Le texte est un fromage : vers une théorie laitière de l’édition

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Date de publication

4 septembre 2026

Le lecteur est un rat et le texte son fromage.

Attiré par les effluves d’un bloc de cheddar, le rat ne peut s’empêcher d’en grignoter un coin. Mais que mange-t-il exactement ? Ses capteurs olfactifs et ses papilles gustatives réagissent bel et bien à une substance que nous appelons « fromage » : un assemblage de graisses, de sels, de protéines et d’arômes volatils. L’expérience est située, matérielle, empirique. Pourtant, peut-on vraiment affirmer qu’elle donne accès au Käse an sich, au fromage-en-soi ?

Si je décidais d’adopter un point de vue kantien, ce cheddar-en-soi demeurerait pour toujours soustrait à l’expérience phénoménale du rongeur. Le rat ne rencontre jamais le fromage lui-même, mais plutôt son phénomène. Il rencontre ses odeurs, sa texture, sa saveur, sa température, sa résistance sous la dent. Il ne connaît le fromage qu’à travers les formes sous lesquelles celui-ci lui apparaît.

Le lecteur se trouve dans une situation remarquablement similaire. Il ne rencontre jamais le Texte-en-soi. Il rencontre un manuscrit, une édition, une traduction, un commentaire, une interface numérique, un fichier PDF, une suite de vecteurs. Comme le rat devant son cheddar, il n’accède qu’à des manifestations particulières d’un objet qui semble toujours se tenir légèrement au-delà de la matérialité.

Nous voilà donc confrontés à un problème classique de la philologie : comment parler du texte lui-même lorsque nous n’avons jamais affaire qu’à ses apparitions ? Peut-être que la question est mal posée. Chercher le Texte-en-soi derrière ses manifestations reviendrait à chercher le fromage ailleurs que dans son lait, ses ferments et son affinage. Comme le sait tout artisan, le fromage n’attend pas, intact, derrière ces opérations : il advient par elles.

Le fromage comme objet de savoir

Même la matérialité ne peut pas complètement décrire le fromage. C’est un objet stratifié, complexe, qui va au-delà de sa composition, qui mélange les savoirs du laitier, du fromager et de l’affineur. C’est également le produit d’une tradition. Il s’inscrit dans une lignée, il appartient à un type, à une famille et même à un contexte historique situé. C’est un objet de savoir voglien, au même titre que le texte.

Devant ces constats, il serait absurde de supposer l’existence d’un texte idéal, pas plus qu’il n’existe de cheddar idéal. Le texte “original” visé par Paul Maas et d’autres philologues de la tradition lachmannienne reste et restera un mirage, peu importe les opérations effectuées pour tenter de le retrouver. La constitutio textus est au philologue ce que la fabrication est au fromager. Ni l’un ni l’autre ne maîtrise entièrement la qualité de ses ingrédients. Ce qu’il peut contrôler, cependant, c’est sa méthode et, ainsi, le résultat final de ce processus de création.

De ce fait, peut-être que le philologue gagnerait à questionner ce qu’il produit véritablement. Plutôt que de viser une reconstruction selon quelque critère extérieur, peut-être gagnerait-il à analyser sa propre expertise. En effet, l’œuvre complète qu’il produit en dit pratiquement autant sur le philologue que sur la tradition textuelle qu’il édite. Non seulement reflète-t-elle les positions linguistiques et philologiques de son éditeur, mais elle est intrinsèquement liée à l’espace spatio-temporel qu’il occupe. Nul ne peut se détacher de son éducation, de sa culture, des mœurs de son temps et de l’état de l’art au moment précis où il constitue son texte.

Ceci n’est pas un rejet de la matérialité, au contraire. Il s’agit plutôt d’un appel à la considérer comme une des strates majeures d’un objet de savoir complexe, stratifié et situé. C’est la porte d’entrée à travers laquelle nous pouvons observer les différentes couches d’un processus complexe qui mélange compétences humaines, réalités sociales et contexte historique. S’il nous est impossible de connaître le fromager personnellement à travers son cheddar, encore peut-on deviner d’où il vient et de quel genre de techniques il fait usage.

Modéliser la mozzarella

Après de telles conclusions, il serait tentant de croire que ces objets de savoir complexe sont ineffables, à la manière d’une fractale qui cache toujours un motif de plus. Dans l’esprit de penseurs comme Willard McCarty, ce serait d’ailleurs là tout l’intérêt de construire un modèle formel, une simplification de la réalité qui nous permet d’entrer en contact avec quelque chose dont la complexité excède le modèle. La connaissance vient précisément de cette réduction contrôlée : le modèle rend manipulable quelque chose qui, autrement, serait trop complexe. Au contraire, diraient les matérialistes radicaux (tel mon directeur Marcello Vitali-Rosati), l’objet de savoir est déjà là et nous avons déjà tout ce qu’il nous faut. Le modèle est une pratique matérielle parmi d’autres qui fait apparaître certaines propriétés, relations ou contraintes déjà prises dans l’objet et dans nos pratiques. En d’autres termes, si nous ne trouvons pas, c’est que nous ne savons pas encore ce que nous cherchons.

Je dois admettre que je ne suis pas encore totalement convaincu par un argument ou par l’autre. En effet, la mozzarella sur une pizza n’a rien d’ineffable ou d’immatériel. Son sel, ses protéines et ses graisses produisent sur nos papilles des réactions chimiques, traduites en impulsions électriques et en neurotransmetteurs. Cependant, même les technologies les plus avancées d’imagerie médicale restent incapables de rendre pleinement compte de la conscience et des émotions. De prétendre que nous n’avons simplement pas encore assez formalisé la chose est une position valide, certes, mais aussi un certain acte de foi. Or, admettre la matérialité d’un objet ne signifie pas nécessairement que toutes ses propriétés pertinentes soient immédiatement formalisables.

Ce qui m’encourage, c’est que le philologue n’a pas besoin d’une réponse précise. Je suis d’avis que la modélisation en elle-même, qu’il s’agisse de la simplification d’une réalité infiniment complexe ou de la lente formalisation d’une matérialité complètement accessible, est un acte épistémologiquement important. Que le modèle soit compris comme une réduction nécessaire d’un réel irréductiblement complexe ou comme une formalisation située de relations déjà accessibles, son intérêt épistémologique tient à l’explicitation qu’il impose. Modéliser oblige à déterminer ce qui compte comme entité, relation, preuve, opération et justification. Dans les deux cas, le gain de connaissance passe par l’explicitation. Si un fromage peut être analysé par un spectromètre de masse, un apparat critique devrait aussi pouvoir être situé, retracé et questionné. En outre, les capacités offertes par le numérique permettent d’explorer ces modèles, notamment grâce aux données liées et aux méthodes de visualisation, à une échelle auparavant inaccessible.

Ce sont ces observations qui forment la base de mon projet de recherche doctorale. Loin d’être fromager, je dois me replier sur mon expertise : la littérature grecque. Si sa matérialité est loin d’être aussi linéaire que celle de la mozzarella, elle offre un terrain de jeu idéal pour cet exercice de modélisation. L’édition critique de textes grecs est, depuis ses débuts, une tentative de modélisation, même parfois de manière inconsciente. Le célèbre Textkritik de Paul Maas en est un exemple flagrant. Même s’il aspire à reconstruire cet original absent, Maas met en place un système formel de règles qui permet de transformer les “données” de la réalité en produit éditorial fini. Les assertions ainsi produites peuvent être formalisées et, ce faisant, être rendues falsifiables. Évidemment, je n’entends pas qu’une édition critique puisse être déclarée vraie ou fausse dans son ensemble. Il s’agit plutôt de rendre ses assertions éditoriales suffisamment explicites pour que les raisons qui les soutiennent puissent être examinées, retracées, contestées et, lorsque les données ou les critères l’exigent, rejetées. Peut-être que c’est là que la modélisation atteint enfin son but.

Références